2.12.2016

Haïku de route-117/ Lower Yosemite Fall


















La chute s'affale sur une terrasse enlargie de blocs polis sur les faces frappées d'eau. Et tout est tranchant en-dedans et sombre dans l'abondance du vrai printemps. Je sors de l'avenue qui mène à la Lower Yosemite Fall. Elle bégaye. Elle adore tellement s'écraser, qu'elle s'écrase deux fois. Mais j'avais des amis qui aimaient tellement s'écraser dans la vie, qu'ils le faisaient bien plus souvent. L'accès semble bien plus facile qu'à Brideveil. J'arrive au pont qui fait office de point-de-vue. Il est bondé. Je regarde des gens qui s'engagent dans les roches pour approcher le lieu où l'averse explose. Sur le pont les gens font toutes sortes de choses. Mais globalement comme dirait Francesco des Orteils en l'Air, ils stagnent. Tout le monde devrait connaître Francesco, surtout les bâtard qui lui ont rogné la gueule un jour parce qu'il bave un peu et qu'il fait différent dans la vie et dans le train. Sur le pont, les gens matent autant la chute que ceux qui se tendent vers elle en s'enjambant tant bien que mal entre la terrasse. Ils se regardent aussi. Ils regardent leur famille ou leur groupe ou leurs enfants, ils regardent ceux qui ne font pas partie de leur famille, de leur groupe ou de leurs enfants. Ils regardent leur smartphone, ils regardent sur les écrans de leur appareil photo l'image de la Lower Fall à laquelle ils tournent le dos. Et ils font tellement ce qu'ils ont à faire et ce qu'ils font tout le temps que j'arrive pas à m'empêcher de les regarder faire et être et que je les regarde autant que je regarde la chute. C'est comme ça qu'on est tous pareils.


Je slalome entre les phalanges dessoudées, expectorées des bus garés dans le parking en face du passage piéton, là, en-bas sur la North, les filaments d'êtres, éparpillés des voitures, parquées entre les bus dans le même en-bas, toutes ces traînes, toutes ces perles humaines dans le vrai toc du tourisme avec moi qui les tranche pour atteindre l'entrée de la terrasse, qui les tranche des yeux dans cet hautain que je fraie entre eux, toc parmi le toc, vrai vrai dans le faux, faux vrai dans le faux, vrai faux dans ce vrai si vrai qu'on ne devrait que s'en extraire et où on vaque, même parmi le même, clic dans le clic des photos que tout le monde prend de tout. Mais c'est fou ce que ces gens parlent. Ils parlent, parlent, parlent, hurlent, s'alpaguent, rient, grassent et parlent. Est-ce qu'ils parlent autant, enserrés dans le pop-corn du dernier blockbuster? Est-ce qu'ils parlent autant dans l'allegro molto de la Fête à Bagdad ou dans les interminable réunion préparatoires à des réunions qui ne serviront à rien? Est-ce qu'ils parlent à leur femme ou à leur homme pendant que leurs enfants leur parlent et à leur chien pendant que leurs homme ou leur femme leur parlent? Est-ce qu'ils hurlent des "Yeah!" et des "Cheese!" dans leur amphi ou dans leur open space? Je dois être un peu con. Ici je me dis qu'il y a un son d'eau et un son d'air, un son d'eau qui s'effondre dans un écroulement permanent et un son d'air entre les pins qui bandent durs pour piner le soleil de mai.


Oui, ça devrait être un chant de silence où apprendre à se taire c'est se parler tout seul, parfois même à voix haute dans les rues ou dans les entre-wagon ou sur les quais des stations de métro à n'importe quelle heure, c'est un chant à te donner pour que l'on ne chante pas ensemble, c'est un chant à donner pour demain, pour que l'on ne s'emmerde pas trop. J'ai dit que je ne ferai pas trop long. J'ai promis. J'ai traversé le pont et la foule comme je traverserai cette station de métro à huit heure, dans une danse presque sans contact, dans les livides, l'abattu, les mentons dans les yeux, les cernes comme des pellicules sur le visage, entre les pas fouettant la bande de gauche de l'escalator où se tiennent toujours deux-trois connards amorphes de la bande de droite. J'ai attendu derrière des nuques bien taillées, derrière des t-shirts au corps, j'ai fait la queue derrière des dorsaux durs alors que j'aurais préféré traîner derrière des mini-shorts hispaniques pour passer le troncs et je les suis encore dans les premières pierres et la voie évidente. On distingue bien que ça s'ouvrira plus loin, quand il y aura le plateau de roche et les lacs minuscules, ces petits poèmes d'eau qui ne perdent pas de temps à stagner, qui tremblent un peu, contractant la rime que les touristent piétinnent avant de reprendre le flot d'eau en s'enfilant en prose vers cette garce de Merced. Oui, il y a des chants qui ne concerne personne. Je les dépasse dès que je peux. En fait je suis là que pour être là.




























2.11.2016

Haïku de route-116/ Mini-Shorts
















C'est encore une chemin pour diabétiques, grabateux, gras, vieux, paralytiques, un chemin craché de mauvais poumons politiquement correct de bon bitume, tout lisse de grains tamis, polis et bien tassés. On peut être le rance du monde et se l'être gavé qu'on filera sur la ligne claire d'un bon bitume. On peut être transit à chaque molécule, blafarde ou obèse, à chaque molécule gangrénée, glacée de graisse, dans la boue tombante des sucs qui s'en viennent dans les veines, dans les artères, la boue suave et succulente de sucs dans une rave bien suintante, bien porcine, chaque molécule, ivre de la joie des sofas dans les soaps de junk-food béants les quotidiens, le sang gavé des néons salés, l'iris bleuie des cannes et des chaises roulantes glissant, lente et cool sur le tapis d'asphalte des parcs nationaux de l'Amérique, plongées, jouasses et biètes dans les merveilles que dieu, le bon, le seul et l'unique affrète au fat. Je monte en pente légère entre les arbres qui délire vers le ciel. Il y a toujours des humains partout. Les filles en mini-shorts me manquent un peu. Je me contente des troncs. Des brindilles de pins ont été prises par le vent. Elles beigent le sol. Je ne sortirai jamais des gens parce que je ne sortirai jamais des bars ni des rues parce que j'ai tellement eu peur d'eux, enfant, que je dois tous les rattraper et que je dois les aimer pour ne pas tous les tuer.


Je gardes les fatigues pour demain ou pour après-demain même si ça revient si vite et si fort, même si les images et les voix se redressent au fond de moi et qu'elles gagnent toujours comme les titans ont toujours vaincu les dieux. Le monde est aux monstres. Et il n'y a que les monstres qui nous aiment nous, les hommes et qui nous comprennent et nous prennent dans leurs bras et nous consolent. Tous nos massacres et nos baises sont des caresses d'enfant aux monstres qui nous aiment à crever et sans jamais nous juger ou nous détester. Les dieux n'existent pas, parce qu'ils n'ont jamais voulu de nous. Tout remonte comme d'habitude, putain ce que c'est dur d'être là.  J'essaie d'adoucir les scénarii, d'y mettre l'azur et du désir plus tendre, des images neuves, sans répétitions, des coulées d'images toutes vides, des monceaux d'images de rien ou de toi ou de tout les toi doux, sans sang et sans stupres, des images dans un technicolor affalé dans un abri moderne rien qu'à lui, un technicolor d'aujourd'hui, avec des cascades en plan d'ouverture et des panoramiques exagérément lents sur des quartiers pouilleux de Rome et un long travelling d'un Mékong de deux jours dans une lumière flasque de février pour finir sur un plan fixe d'une famille heureuse dans un intérieur bourgeois juste entre le printemps.


Je marche comme ça. J'ai le pas vif avec la vie vue sur un chemin en pointillé d'instantanés d'images mentales sciantes, tant bien que mal contrôlées et d'images réelles de boisées et de meutes, dans l'absence d'oiseaux, dans l'absence des cris d'oiseaux, des chants d'oiseaux mais dans les cris d'enfants, les plaintes d'enfants, les chants d'enfants, le feulement des semelles sur les brindilles beiges du bitume et le vent d'air ouvert qui éboule les clics des kodaks, nikons et caetera. Ma mère doit être bien sous son arbre, sur la berge de la garce tranquille qui descend entre la South et la North Drive. Je ne vais pas faire trop long cette fois. Je trace. Je ne me suis même pas arrêté aux mini-shorts. Je suis un stabat en mouvement, l'oeil tranquille dans l'image de ma mère devant la Merced coulante, presque immobile. Les troncs larges et les pointes hautes cachent le monde derrière et les falaises. Nous continuons tous vers le pont. Je suis le pont. Je suis ce pont. Je suis tous les ponts. Dans mon nom de famille, il y a le mot "pont". C'est con mais j'ai toujours pensé que j'étais un pont. Un pont. Juste un pont. Ce truc que les gens passent, qui les lient mais où personne ne s'arrête vraiment jamais. Ce truc qui supporte et surplombe tout ce qui bouge et qui ne bouge jamais et fait entre les choses tous les entre et qui n'est ni entre parce qu'il est là et qui n'est ni au-dessus parce qu'il est là et ni en-dessous parce qu'il est là. Ce con qui est juste là entre le monde.


























My Song's Lyrics/ Daddy got a new Job


















Daddy got a new Job
Daddy got the right one
Daddy got a new Job
Daddy got the right one



But Daddy is dead, buddy
Daddy is dead, oh oh
But Daddy is dead, honey
Daddy is dead (Oh I know) 


Daddy got a new Job
Daddy got the right one
Daddy got a new Job
Daddy got the right one


But Daddy is dead, buddy
Daddy is dead, oh oh
But Daddy is dead, honey
Daddy is dead (Oh I know) 
































2.10.2016

Haïku de route-115/ There's Church everywhere













C'est juste parce qu'elle aussi voulait bien tomber et plus fort et de plus haut encore, droite comme la pisse-vache et que le soleil, lui aussi, était tout en haut encore et qu'il n'y avait aucune raison de courir et que le détour par Glacier Point, on l'avait déjà mis en deuil et que la carte disait à vol d'oiseau, que Fresno n'était pas si loin que ça et que nous, nous n'avions pas tant envie de donner à la journée, plus de ville que de nature. On est toujours sur South Drive et en Europe comme en Amérique, il faut toujours qu'il y ait une chapelle jusqu'au fond des trous. Et ça touche ma mère ces terreaux de croix, ces réduits sans les bombances des cathédrales, ces caches où dieu se restreint, ça doit dater de son enfance, avec la micosimale chapelle sur le chemin de la Lèchère à Finhaut. J'ai jamais très bien su si elle croyait ou pas, comment elle croyait si elle croyait. Je sais que mes parents ne m'ont jamais forcé à faire le catéchisme, ça s'est plié vite. Ils m'avaient demandé. J'avais dit non. Et c'était réglé. Pour mon frère ça a été différent. Il a dû, lui. J'ai jamais bien compris pourquoi. Reste qu'on a jamais pratiqué. J'ai été baptisé, pour la forme, mon frère aussi. Les seules fois où on entrait dans une église, c'était pour la fête de Noël organisée par l'école de Mont-Sur-Rolle où l'on chantait en vaste choeur et qu'on m'avait donné le surnom de bourdon.Une maîtresse m'avait même demandé quand j'avais dans les 7-8 ans de mimer les paroles. On traumatise une voix pour moins que ça.


La chapelle est toute de bois cougné, contrite comme un ulcère de protestant, mais polie et vernie avec des encadrements de bois clair, toute tendue vers le ciel avec une volée de huit marches, les seules lignes horizontales, comme la fin de la terre, la fin du chemin sur terre. Mais on ne visitera pas celle-ci. Peut-être parce qu'il n'y a pas le froid des promenades par -20 à Kangerlussuaq quand on avait traversé la piste de l'aéroport à pied, suivant la route vers le village d'ancien baraquement de l'armée américaine et la plaine de jeu sous la neige, les bars qu'on s'arrêtera au retour et l'église au bord de la route qui conduit aux entrepôts de l'aéroport en face du Fjord gelé qui ressemble au lac Léman depuis Villeneuve quand on le regarde depuis la boucle de route, après le pont, le lac d'après la prochaine glaciation, le long de la route dégagée qui contourne la colline et mène vers tous les nulle part du nord. On laisse la Ford encore une fois et on prend le chemin de dalle blanchâtre vers la South un peu calmée qu'on traverse et qu'on longe, 10 mètres sur la gauche pour prendre le chemin plein de bitume qui tranche la prairie, haute, sous les arbres. On passe devant un tronc fini et c'est le pont qui enjambe la belle garce. Il y a une berge sur la gauche avec un couple assis sur le sable et un nid d'arbre avant le pont, sur sa droite et, en face, Lower Yosemite Fall qui dit, viens petit garçon, viens.


Et moi je laisse tout l'amour pour voir une chute et un oracle, mes yeux fixent et repartent en-dedans et je laisse ma mère sous un arbre devant la Merced qui fait la douce. C'est dingue de boire autant de bière et d'être à ce point fasciné et hypnotisé par l'eau qui coule. Il est là-haut, entre les arbres et la meute, cet oracle que je saurai évidemment lire et que je mettrai consciensieusement à l'épreuve en le vivant de travers. Je crois que j'ai toujours su ce que je devais savoir et j'ai toujours ignoré ensuite ce que j'avais su, doucement, par paresse, en passant les heures, dans les rues et les rades. Il y a un temps où les herbes si hautes m'auraient rongé les yeux, où je m'en serais arraché les paupières avec des ongles mal coupés et sales, les narines pleines en torrent sur ma lèvre supérieur, des mouchoirs crasseux et trempes dans toutes mes poches. Mais là,non. J'arrive même à les sentir et encore cette odeur d'eau fraîche qui descend de la chute. Je rejoins Cook's Meadow Loop et le bosquet avant de traverser la North Drive que je découvre enfin. Il y a un arrêt de bus et un chemin qui semble contourner un baraquement. Mais il y a aussi un groupe avec des filles qui parlent espagnoles en mini-short et qui remonte la North Drive en semblant savoir où ils vont. Je prends toutes les vues et je les suis. On fais une cinquantaine de mètre et le groupe s'embranche dans le Lower Yosemite Fall Trail, dans le dense des arbres. Je prends leurs pas. Ils s'arrêtent devant un grande cabane en bois pour parler de choses et d'autres. Ma mère m'a dit d'essayer de pas faire trop long. Alors je les laisse parler de choses et d'autres et je monte vers la chute.















































2.09.2016

Haïku de route-114/ Yosemite Valley Chapel

















Ma mère a la même impression. On a avaler de l'air fade. Encore un car, moins grand celui-ci s'est garé pendant qu'on regardait la South Drive et la North Drive en finissant de mâcher notre air. J'ai le sachet en plastique plein de cellophanes et de PET dans ma main droite. Je cherche mes cigarettes en remontant dans les brindilles vers le chemin. Je sors mon paquet, je le tiens avec la droite, le sachet à deux doigts, je sors une cigarette de la main gauche et je l'allume sur le bitume du chemin au milieu de la nouvelle transhumance. Je sens mon souffle à nouveau. Je sens l'inspiration, l'expiration, les poumons et les côtes ouvertes, j'ai conscience des allées et venues comme sous la chute, la chaleur, la douceur du goudron dans mes bronches, la douceur du bitume sur le chemin qui remonte. Le souffle de l'air, tout léger, fait descendre la fumée sur le groupe qui marche derrière moi, j'inspire en souriant et je souffle en direction des nuques qui se traînent devant moi et de ceux qui redescendent vers le parking. J'asphalte l'air de tout le monde. Je goudronne leurs narines. Je m'en fous qu'ils n'en pensent pas moins, je m'en fous qu'ils fassent des mines, qu'ils tronchent quand on se croise. L'Amérique c'est le goudron. Ce n'est que le goudron, partout et pour tous les pores.


On repasse le croisement, on retrouve l'allée balisée de pierre. La route ne semble jamais s'arrêter. On attend un peu au passage piéton. J'en profite pour enfourner mon cellophane et mon PET, le plastique qui les recouvre dans un sac plastique d'une autre couleur enchâssé dans une structure en fer-blanc ou autre métal pas encore recyclé. Ma mère a déjà traversé. Je la rejoins à la Ford. Il faudra, je crois que j'attende une autre journée pour voir une jolie fille. Le soleil est haut. Sur la façade du Capitan des gens grimpent ou font une pause dans le vide pour manger un bon sandwiche. Elle est bien la South Drive, personne ne klaxonne, tout le monde se traîne et tout le monde trouvera une place. On est parti pour glisser quelques miles. Ma mère n'avait pas rêvé la course dans la Mort et les journées à entasser les bornes. Je ne vais rien forcer. Je n'ai rien à forcer. Je n'ai qu'à me taire. Quand on a pas son permis, on est content d'avancer un peu plus qu'à pieds et de ne pas avoir à trimballer sa valise. On a décidé de se faire un présent à sauter des puces et, malgré les meutes, à goûter la vastitude. On vit un soleil plein, un air à lécher, une Ford encore toute propre où je languis mes jambes et où ma mère oublie sa gauche le genoux relevé contre la portière.


Ma mère couche son profile sur la Merced River qui nous longe avant de nous boucler pour nous Sion. Moi j'étire le miens sur Cathedral Rock qui s'affale son oeil lourd sur le Drive. La rivière nous fait des infidélité. Elle remonte après la plaine du Capitan qui nous tranche son Drive à lui. On ne prendra pas le chemin vers Cathedral Beach Picnic Area. Si on avait su, on aurait échangé les brindilles pour du gravillon et du sable de torrent et j'aurais partagé mes varices dans le cours d'eau à mâcher mon thon en matant la Capitan Morain. Ce sera pour les kilomètres de prochaines fois à toujours vouloir revenir quelque part. La Merced coude vers nous. Elle minaude en jolie salope pleine des neiges derrière les arbres, s'éloignant, revenant, partagée entre South Drive et North Drive, s'offrant à tout le monde comme une parfaite garce d'amour. On devine les carosseries qu'on deviendra bientôt, là-bas, de l'autre côté et j'oublie de regarder Sentinel Fall. On roule doux, pas tout à fait au pas, gentiment, comme tout le monde. On ne prendra pas la Four Miles Trail. On ne s'arrêtera pas au Swinging Bridge Picnic Area. Ma mère a le temps de regarder un peu. Elle sourit. Elle semble avoir oublier les 5 minutes qui était une heure. Elle semble aimer. Elle semble prête à s'arrêter encore un peu, prendre encore un peu de là. Et là c'est le parking de la Yosemite Valley Chapel.



















 

2.07.2016

Sur la question de l'accent circonflexe/ Un avis de professeur de français/ La grammaire est sexy
















Pour être clair dès le départ, je me contrefous de cette réforme, qu'elle existe ou pas. J'ai bien rigolé avec les "situations" qui ont pullulé sur les réseaux sociaux, même si, dans la plupart des cas, une bonne virgule règle le problème.

Je donne des cours de français. Je suis en train de terminer la rédaction d'un livre de grammaire. Une des premières choses que j'explique à mes étudiants (non-francophone, je précise) c'est que, dans toute langue, il faut séparer l'oral de l'écrit. J'ai un énorme travail de déconstruction à faire, tant l'enseignement normal du français est absurde et déstructuré, créant de fausses impressions de complexité.

Clairement, le cauchemar, en français, commence à l'écrit. En simplifier certaines absurdités ne peut pas faire de mal et on est loin encore du langage sms que je trouve pour ma part, assez créatif.

Les pertes en grammaire, la disparition du "ne" de la négative, de certains usages du subjonctif, du "dont", ... m'interpellent un peu plus.

Le manque de créativité de la langue française pour inventer de nouveaux mots m'interpelle un peu plus.

Le côté archaïque, conservateur, bureaucratique et macho de la grammaire française m'interpellent un peu plus.

Et pour en revenir à l'écrit, je pense pour ma part qu'il faut en finir avec les lettres, l'alphabète et passer à l'écriture phonétique. Ce problème ou cette question ne concerne pas exclusivement le français, mais toutes les langues.

L'alphabète phonétique est un code international partagé qui transcrit les sons. Nos langues sont de l'air, rien que de l'air, du souffle, du son, de la musique.

Nos codes d'écritures alphabétique retranscrivent ce que la grammaire voudrait dire, une unification, un même pour tous, la même langue de Rennes à Bamako, de Marseilles à Sion.
L'utilisation de la phonétique décentraliserait la langue, la rendrait aux dialectes, aux prononcés, à toutes les musiques que nous sommes à nos mondes. L'alphabète phonétique nous rendrait le local et la proximité que le global nous réduit. Et il nous parlerait cette fameuse identité (qui n'existe pas pour moi), non par l'exclusion, mais par le dialogue des nuances et le vrai intérêt de s'attacher à découvrire l'autre.


La grammaire est sexy.


La phonétique aussi.






















Haïku de route-113/ Truth of America








Les brindilles grillent sous nos semelles. La neige, l'eau, la pierre, l'humus, mes pieds, aujourd'hui, en ont vu presque pour deux semaines. J'oubliais la moquette de la chambre du motel. Il n'y a ni clocher, ni muezzin pour me dire l'heure. Juste ma mère. Le soleil est assez haut pour être midi, mais je ne sais pas lire le soleil. C'est bien dommage. La journée est une roche lisse et j'ai l'impression de n'avoir encore rien fichu. C'est vaste? c'est trop vaste. Le parc est bien trop vaste, même en ne suivant que les routes balisées et les points en gras sur la carte, c'est beaucoup trop vaste et tout glisse beaucoup trop vite, ce soir, Fresno, puis demain, ailleurs et les jours suivant, toujours plus loin. Je ne sais pas si je reviendrai ici un jour, je ne sais pas quand, je ne sais pas si je voudrai, je ne sais pas si ce ne sera pas mieux ailleurs et s'il y a un ailleurs, le temps d'aller dans un ailleurs, les sous et si on est encore vivant. Ce que je vois, là, les brindilles qui nous sortent du chemin pour trouver une souche où déballer le cellophane, c'est déjà fini, c'est déjà fait, déjà derrière. Et c'est après qui est déjà là et qu'il nous faut accueillir, auquel ouvrir les bras pour les refermer sur rien avant de les rouvrir à nouveau pour accueillir quelque chose de nouveau. Il n'y a pas d'autre choix au regret que d'être content. Ce n'est pas se résigner, ni se contenter. C'est se satisfaire et s'asseoir et découvrir sous le cellophane ce qui sustente l'Amérique.


On s'est écarté un peu du chemin avant que le bétail s'embranle, dans le sol crépi de cailloux et de brindilles. On a fait quelques mètres sous les pins pour trouver nos deux souches pas trop rèches avec la vue partagée entre les arbres et les voitures et les cars garés sur le parking, en pleine lumière. Nous, sous l'ombre, on déballe enfin nos sandwiches. Je découvre mon thon. La joie des surcouches de cellophane c'est la surprise à 7$ pièce, tout un monde fait pour s'ouvrir à tous les sens, la vue par le nez et le toucher par la bouche. Et même si mon nez n'est pas trop bouché aujourd'hui, il ne voit pas bien l'idée du thon que ma bouche ne distingue pas vraiment non plus. A regarder ma mère, le jambon-gouda semble proposer une expérience similaire. Mes oreilles, elles, sont trop occupées par la marée lente qui cahote vers le point de vue. Alors je le regarde moins ce sandwich qui disparaît assez vite. Je m'attarde plutôt sur les brindilles et les bêtes du sol ou sur ma mère qui mâche, inexpressive son jambon-gouda. Je sors la carte de ma poche. Je montre la boucle Northside/Southside et je sors la deuxième carte qui montre la route vers Fresno, en estimant les distances. Je reprends encore les informations que j'avais glânée dans le guide du routard et ce qui pourrait valoir le coup. Glacier Point en particulier mais ça ferait un détour d'une heure sur une route toute contorsionné. Ma mère semble pas chaude.


C'est fou de se dire que les choses sont censées avoir du goût, que le mélange des choses est censé offrir un mélange de goût et que des choses différentes sont censés avoir des goûts différents et même des textures différentes. Mais peut-être que tout cela n'est pas vrai. Peut-être que l'on nous a fait croire que tout ce qui était différent devait avoir un goût différent et une texture différente. Peut-être qu'en fait, la salade a le même goût que la tomate et le thon que le jambon qui a, lui, le même goût que le fromage. Peut-être que les grandes surfaces, les supermarchés, l'industrie agro-alimentaire en général piquent leurs produits avec des seringues de saveurs pour nous faire acheter plus de trucs alors que la réalité, ce sont ces sandwiches qu'on vient d'avaler, acheter plus haut sur la route, à Crane Flat. Ces vrais sandwiches du parc du Yosemite sont peut-être là pour nous ouvrir les yeux et qu'en fait, tout devrait disparaître des étals pour n'avoir plus qu'un seul produit neutre comme un emballage M-Budget. Sans oublier tout ce vide dans tant de plein. La vérité de l'Amérique, son honnêteté, c'est savoir se satisfaire en se nourrissant d'illusion. On finit de manger et je mets les cellophanes et le PET dans le plastique. La journée glisse vraiment, il est temps de retourner à la Ford et de boucler la boucle.